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La Véronique

Quelques sablières de la chapelle de la Véronique en Bannalec

     Les sablières de cette chapelle, bien que fortement dégradées, n'en demeurrent pas moins remarquables à plus d'un titre. A leur sujet, une polémique subsiste entre les historiens de l'Art : d'aucuns estiment que le caractère osé de certaines scènes résulte de la volonté des commanditaires de cet édifice, suffisamment puissants pour oser s’affranchir de certaines règles morales ; d'autres, que les hommes de l'Art ont parfois outrepassé la mission qui leur avait été confié ; d'autres enfin,  suggèrent que ces scènes répondraient à une volonté d'afficher une sorte de... catéchisme à l'envers, autrement dit, une mise en exergue de certains vices ; exemples à ne pas suivre. Mais plutôt que d'accepter une unique explication, sans doute doit-on nuancer et admettre un mixte de ces postulats.

 

       Et même une fois ce jugement tempéré, on ne peut faire abstraction des très anciennes croyances et pratiques associées aux mégalithes. Bernard Rio, dans son bel ouvrage : Le cul béni, amour sacré et passions profanes (Coop Breizh, 2019, p.15), cite : « Malgré les synodes et conciles chrétiens, répétant les interdictions depuis le bas Moyen Age, malgré les sermons et les missions évangéliques du XVIIe au XXe siécle, les hommes ont persisté et continuent à célébrer les pierres levées, alignées, taillées et gravées ». Nier que du paléolithique et néolithique il n’y ait pas eu continuum jusqu’à ces bâtisseurs serait une grave erreur.

    Quoi qu'il en soit, vouloir décrypter et interpréter ces représentations graphiques s'avère, sans bases solides, extrêmement aventureux, pour ne pas dire périlleux. Une bonne dose d'humilité s'impose. 

     Analysons attentivement chacune de ces réductions à l'échelle 1/2.

      1) Cette sculpture fait état de deux dauphins ou poissons ou encore de motifs zoomorphes  à long nez retroussé, très fréquents dans le vocabulaire ornemental de la Renaissance, comme le dit Jean-Yves Cordier dans son remarquable blog sur la charpente de cette chapelle. Estimation corroborée par Sophie Duhem dans sa thèse de doctorat : Les sablières sculptées en Bretagne (PUR 1998). 

sablière 1

      2) Cet exemplaire présente deux êtres, mi-hommes mi-boucs, de probables faunes si l'on s'en rapporte à la mythologie gréco-romaine, ou plus précisément des satyres reconnaissables à leurs pieds fourchus. Également cornus avec des oreilles pointues, ils sont dotés d’une queue de chèvre. Au centre d'une vaste coupe chargée de fruits un écu mi-parti de Kergournadec'h (échiqueté d'or et de gueule) et Botigneau (demi-aigle bicéphale, béquée et membrée de gueule), correspondant à François de Kerhoënt de Kergournadec'h et son épouse Jeanne de Botigneau, commanditaires de  l'édifice. 

sablière 2

 3) Encadrant une coupe de fruits, un couple de satyres dont le mâle étale au grand jour ses attributs et sa compagne, sa poitrine généreuse. Ceux-ci nous font face, langoureusement exposés, chacun passant un bras dans l'anse de la coupe. Leur queue s'entortillant dans l'anse d'une cruche, nous explique Bernard Rio (supra, p.147), souligne "leur parenté avec Dyonisos-Bacchus dont ils accompagnent le cortège à l’occasion des bacchanales, ainsi que leur relation avec la vigne et le vin".

sablière 3

 4) De part et d'autre d'un cuir et son masque grotesque, apparemment atterré par la situation : un faune ou un satyre reconnaissable à ses pieds fourchus et, en vis à vis, selon toute vraisemblance un humain. Le premier nous fait face, occupé semble-t-il, à se satisfaire et le second, de dos, s'adonne apparemment à la même pratique onaniste. Observons que dans cette interprétation l'actuel sculpteur a volontairement restitué au satyre son sexe. Cet appendice, ainsi que les photographies le montrent, avait été supprimé par quelques empreintes rageuses de gouges, symptomatiques d'époques où la pruderie devenait de rigueur.

Bernard Rio (supra), à propos du satyre, nous le décrit comme : « ...du grec saturos, antique divinité sauvage, qui se plait en compagnie des animaux mais ne dédaigne pas honorer les nymphes, les jolies femmes et les jeunes garçons". Il qualifie également le satyre  : "d'être sauvage insatiable qui, à défaut d’une femme se satisfait d’une chèvre ou se masturbe... ». 

On peut estimer que la substitution de ces êtres non-humains permet, dans une certaine mesure, de contourner la censure. Dans la scène d’onanisme, l’unique être humain nous tourne le dos, l’intention est donc suggérée mais non affirmée, là encore, aux yeux des contemporains de ce XVIIe siècle naissant, la morale est sauve, ou du moins, feint-on de le croire.

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sablière 4

Un couple de satyres verse cette fois dans la zoophilie, tous deux lascivement couchés, chacun un bras passé dans l'anse de la coupe centrale, l'autre, masqué par leurs cuisses et semblant plus particulièrement s'intéresser à la croupe d'un bélier. De nouveau, l'attitude est là, suggéré mais non caractérisé ; le doute subiste. La coupe chargée de fruits, porte l'écu des Kergournadec'h.

sablière 5

      6) Enfin la sixième sablière est nettement plus fréquentable, nous sommes là dans le domaine du bestiaire imaginaire avec ces deux dragons hybrides dont l'un est bicéphale. Tous deux encadrent un masque à grandes cornes et oreilles pendantes. Faut-il voir là aussi un symbole ?     

sablière 6

            Nombre des vices, évoqués sur ces sablières, tels que l'ivrognerie, la concupiscence et autres travers,  sont allègrement représentés sur les églises et chapelles de Haute comme de Basse-Bretagne. La luxure n'est pas en reste, quoique généralement dispensée avec réserve. La chapelle de la Véronique, pour des raisons que l'on ignore, outrepasse ces mêmes réserves et là, certaines scènes semblent délibérément s’affranchir de toutes barrières morales. c'est du moins notre vision et pas nécessairement celle de ces époques.

     Pour en revenir aux fondateurs de cette chapelle, le couple était, dit-on, d'une très grande piété et après le décès de son époux, Jeanne de Botigneau se retira dans un couvent  pour y finir ses jours.

Toutes choses qui, apparemment ne s'accordent guère avec les représentations que nous venons d'évoquer. Cependant ne peut-on faire une corrélation entre ces scènes estimées outrancières et la puissance des fondateurs de l'édifice ; lorsque ceux-ci marient leur fille aînée, celle-ci est alors considérée comme : "le plus riche party qui estoit en Bretaigne".  C'est tout dire !

     Quelque soit la liberté accordée aux hommes de l'Art, j'émets l'hypothèse que ceux-ci n'ont pu se permettre de peupler les sablières de faunes ou satyres  lubriques, ou pour reprendre les termes de Sophie Duhem, de faunes ithyphalliques, sans l'assentiment tacite des commanditaires. Le clergé (G. Caradec et Y. Bohiec, prêtres) et les fabriques (I. Prima et Lors) étant dans ce cas précis, apparemment exclus du chapitre, tout au plus ont-ils eu droit, maigre compensation, à ce que leur nom apparaisse sur lesdites sablières en des emplacements honorables. Nulle mention de recteur, celui-ci aura, on peut le supposer, décliné cet honneur. Nous avons encore beaucoup de choses à apprendre sur ces permissivités et les mœurs de l'époque.

     Sophie Duhem dans son ouvrage, cite page 283 : "Les décors des sablières du début XVIIe ne sont pas tous axés sur l'enseignement des dogmes de l'Église... En 1605, à Bannalec, l'artisan choisit les images du répertoire Renaissant, des volutes de cuirs, des mascarons et des faunes ithyphalliques".  

     L'auteure spécifie plus après, que les scènes à caractère sexuel, ainsi qu’exposées ici, sont inférieures à un pour cent des figures présentes sur les sablières recensées dans sa thèse pour l'ensemble de la Bretagne.

                                                                                                          Pour Hppr, Patrick Lebègue Avril 2026.

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Dernière MAJ : 11/09/2026
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