
La Véronique
Quelques sablières de la chapelle de la Véronique en Bannalec

Les sablières de cette chapelle, bien que fortement dégradées, n'en demeurrent pas moins remarquables à plus d'un titre. Une certaine polémique subsiste néanmoins entre les historiens de l'Art : d'aucuns estiment que le caractère osé de certaines scènes résulte de la volonté des commanditaires de cet édifice, suffisamment puissants pour oser s’affranchir de certaines règles morales ; d'autres, que les hommes de l'Art ont parfois outrepassé la mission qui leur avait été confié ; d'autres enfin, suggèrent que ces scènes répondraient à une volonté d'afficher une sorte de... catéchisme à l'envers, autrement dit, une mise en exergue de certains vices ; exemples à ne pas suivre. Mais plutôt que d'accepter une unique explication, sans doute doit-on nuancer et admettre un mixte de ces postulats.
Analysons attentivement chacune de ces réductions à l'échelle 1/2.
1) de haut en bas, la première sablière fait état de deux dauphins ou poissons ou encore de motifs zoomorphes à long nez retroussé, très fréquents dans le vocabulaire ornemental de la Renaissance, comme le dit Jean-Yves Cordier dans son remarquable blog sur la charpente de cette chapelle. Estimation corroborée par Sophie Duhem dans se thèse de doctorat : Les sablières sculptées en Bretagne (PUR 1998).
2) La seconde présente deux êtres, mi-hommes mi-bêtes, de probables faunes si l'on s'en rapporte à la mythologie gréco-romaine, à cela près que celui de droite n'a apparemment pas les pieds fourchus des faunes authentiques. Au centre d'une vaste coupe chargée de fruits un écu mi-parti de Kergournadec'h (échiqueté d'or et de gueule) et Botigneau (demi-aigle bicéphale, béquée et membrée de gueule), correspondant à François de Kerhoënt de Kergournadec'h et son épouse Jeanne de Botigneau.
3) Toujours encadrant une coupe de fruits, un couple de faunes dont le mâle étale au grand jour ses attributs et sa compagne, sa poitrine généreuse. Ceux-ci nous font face, langoureusement exposés, chacun passant un bras dans l'anse de la coupe. Leur queue s'entortillant dans l'anse d'une cruche laisse imaginer que leur attitude résulte en partie de l'absobtion du breuvage qui s'y trouvait.
4) De part et d'autre d'un cuir et son masque grotesque, apparemment atterré par la situation : un faune reconnaissable à ses pieds fourchus et en vis à vis, selon toute vraisemblance un humain . Le premier nous fait face, occupé semble-t-il, a se satisfaire et le second, de dos, s'adonne apparemment à la même pratique onaniste. Observons que dans cette interprétation l'actuel sculpteur a volontairement restitué au faune son sexe. Cet appendice, ainsi que les photographies le montrent, avait été oblitéré par quelques empreintes rageuses de gouges, symptomatique d'époques où la pruderie devenait de rigueur ; exit donc le zizi a contrario de l'image précédente, moins tendancieuse.
5) Pour couronner la visite, un couple de faunes verse cette fois dans la zoophilie, tous deux lascivement couchés, chacun un bras passé dans l'anse de la coupe centrale, l'autre, masqué par leurs cuisses et semblant plus particulièrement s'intéresser à la croupe d'un bélier. La coupe centrale, chargée de fruits, porte l'écu des Kergournadec'h.
6) Enfin la sixième sablière est nettement plus fréquentable, nous sommes là dans le domaine du bestiaire imaginaire avec ces deux dragons hybrides dont l'un est bicéphale. Tous deux encadrent un masque à grandes cornes et oreilles pendantes. Faut-il voir là aussi un symbole ?
A la décharge desdits faunes, ceux-ci sont des jouisseurs invétérés, de surcroit affligés d'une libido hors du commun, ce qui les contraint à s'adonner à toutes les pratiques que la morale réprouve...
Mais de là à les prendre pour contre-exemples ou "catéchisme à l'envers" et qu'ils figurent dans un lieu consacré, il fallait oser !
Nombre des vices, évoqués sur ces sablières, tels que l'ivrognerie, la concupiscence et autres travers, sont allègrement représentés sur les églises et chapelles de Haute comme de Basse-Bretagne. La luxure n'est pas en reste, quoique généralement dispensée avec réserve. La chapelle de la Véronique, pour des raisons que l'on ignore, outrepasse ces mêmes réserves et là, certaines scènes s’affranchissent délibérément de toutes barrières morales. c'est du moins notre vision et pas nécessairement celle de ces époques.
Pour en revenir aux fondateurs de cette chapelle, le couple était, dit-on, d'une très grande piété et après le décès de son époux, Jeanne de Botigneau se retira dans un couvent pour y finir ses jours, toutes choses qui, apparemment ne s'accordent guère avec les représentations que nous venons d'évoquer. Cependant ne peut-on faire une corrélation entre ces scènes estimées outrancières et la puissance des fondateurs de l'édifice ; lorsque ceux-ci marient leur fille aînée, celle-ci est alors considérée comme : "le plus riche party qui estoit en Bretaigne". C'est tout dire !
Quelque soit la liberté accordée aux hommes de l'Art, j'émets l'hypothèse que ceux-ci n'ont pu se permettre de peupler les sablières de faunes lubriques sans l'assentiment tacite des commanditaires. Le clergé (G. Caradec et Y. Bohiec, prêtres) et les fabriques (Prima et Lors) étant dans ce cas précis, apparemment exclus du chapitre, tout au plus ont-ils eu droit, maigre compensation, à ce que leur nom apparaisse sur lesdites sablières en des emplacements fréquentables. Nulle mention de recteur, celui-ci aura, on peut le supposer, décliné cet honneur. Nous avons encore beaucoup de choses à apprendre sur ces permissivités et les mœurs de l'époque.
Sophie Duhem dans son ouvrage cite page 283 : "Les décors des sablières du début XVIIe ne sont pas tous axés sur l'enseignement des dogmes de l'Église. En 1605, à Bannalec, l'artisan choisit les images du répertoire Renaissant, des volutes de cuirs, des mascarons et des faunes ithyphalliques".
L'auteure spécifie plus après, que ces scènes particulièrement osées sont inférieures à un pour cent des figures présentes sur les sablières recensées dans sa thèse pour l'ensemble de la Bretagne.
Patrick Lebègue Avril 2026.




